Les deux recueils de nouvelles Lapin maudit et La ronde de nuit de Bora Chung offrent une découverte marquante de la littérature coréenne contemporaine dans le registre du fantastique, du conte noir et du surnaturel discret. Sans être adepte de nouvelles, on se laisse surprendre par des récits dérangeants, sensibles et parfois inquiétants, où l’étrange s’invite dans le quotidien. Deux lectures rapides, presque enchaînées l’une à l’autre, qui m’ont prise dans leurs filets malgré moi et cette expérience mérite d’être partagée ici.
Qui est Bora Chung ?
Bora Chung est une autrice sud-coréenne contemporaine née en 1976, écrivain, traductrice et professeure d’université à Séoul. Elle possède une formation en littérature russe et est connue pour mêler fantastique, horreur, science-fiction et réalisme magique dans ses récits. Son recueil Lapin maudit a été sélectionné pour l’International Booker Prize en 2022, ce qui est rare pour de la littérature fantastique traduite du coréen.
Lapin maudit : Quand chaque nouvelle stimule l’imaginaire

Lapin maudit n’est pas un roman uni, mais une collection de dix nouvelles autonomes, chacune avec un ton, une forme et une émotion différentes. Il y a du conte, de l’horreur pure, des histoires d’objets « possédés » ou maudits, et des fantômes étranges qui surgissent sans prévenir exactement le genre de variété qui peut rendre une lecture ennuyeuse captivante.
Ce qui m’a surprise personnellement : le fait que chaque nouvelle se suffit à elle-même tout en malgré tout tissant, sans le vouloir, une impression globale cohérente. C’est comme si l’autrice utilisait les formes les plus diverses du fantastique pour sonder ce qui nous hante dans la vie réelle.
Thèmes récurrents:
- Critique sociale et morale : derrière les twists et les éléments effrayants se nichent des commentaires très fins sur la cupidité, les normes sociales, et ce qui arrive à ceux qui refusent (ou subissent) l’injustice.
- Horreur + réalisme magique : certaines histoires s’apparentent à des fables grotesques, où la magie ou l’horreur révèle une réalité encore plus inquiétante.
- Genre fluide : horreur discret, conte noir: le recueil se déplace entre ces registres avec fluidité.
Par exemple, la nouvelle éponyme Le Lapin maudit se présente presque comme un conte moral effrayant… mais l’effet est loin d’être enfantin.
Pourquoi ça m’a plu ?
Pour une lectrice qui n’est pas fan de nouvelles, Lapin maudit a ce rythme et cette pluralité d’ambiances qui empêchent toute monotonie. On passe d’un style à l’autre, avec à chaque fois une petite dose d’inconfort, d’humour noir ou de surprise. C’est une vraie porte d’entrée dans le monde du récit court fantastique.
La ronde de nuit : fantastique fédéré autour d’un lieu

À la différence du premier recueil, La ronde de nuit semble plus structuré autour d’un élément commun : un centre de recherche étrange dédié à des phénomènes paranormaux. Les histoires sont toujours indépendantes, mais elles gravissent toutes autour de ce lieu mystérieux, comme si on explorait un bâtiment dont chaque couloir recèle une nouvelle histoire.
Un institut comme fil rouge
Ce centre de recherche devient le pivot narratif : chaque nouvelle se rattache de près ou de loin à ce bâtiment, à ses objets, à ses trouvailles. Cela donne une impression plus « connectée » à l’ensemble, même si chaque histoire reste autonome.
Ambiances et thèmes
Le même goût pour l’étrange et le poignant : ici aussi, ce qui effraie n’est pas seulement l’invisible, mais ce qu’il nous dit de notre monde.
Une qualité constante de « récit qui fait réfléchir » : même les éléments purement surnaturels s’agrègent à des préoccupations humaines profondes (violence, vulnérabilité, mémoire, peur).
Personnellement, j’ai préféré Lapin maudit peut-être parce qu’il m’a fait découvrir Bora Chung pour la première fois. La ronde de nuit fonctionne très bien comme second plongeon, mais il m’a semblé un poil moins percutant parce que le fil narratif commun crée une attente différente de celle des nouvelles vraiment isolées.
Bora Chung maîtrise plusieurs registres narratifs sans fausse note. Elle met le fantastique au service de réflexions sociales et humaines, pas seulement pour faire peur. Son écriture invite à la lenteur et à l’attention, même dans des histoires courtes : ce ne sont pas des frissons gratuits, mais des récits qui s’attachent à quelque chose de plus profond.
Même si tu n’es pas fan de nouvelles à la base, ces deux recueils de Bora Chung montrent à quel point la forme courte peut être puissante et immersive surtout quand elle est portée par une voix singulière, profonde et malicieusement étrange. Lapin maudit reste une découverte marquante pour sa diversité et sa densité, et La ronde de nuit en est une très bonne continuation, avec un centre narratif plus structuré.