J’ai rarement lu un roman qui m’ait autant donné l’impression d’entrer dans un puzzle littéraire. Trust d’Hernán Díaz, prix Pulitzer 2023, est un livre ambitieux qui s’attaque à un sujet souvent opaque : la richesse et les récits qu’elle produit.
Derrière l’histoire d’un grand financier et de son épouse se déploie une réflexion sur la vérité, la réputation, la place des femmes, et même le rôle de l’art et de la littérature dans la fabrication d’une mémoire.

Un roman en quatre voix
Le livre se compose de quatre parties très différentes, chacune racontant une version d’une même trajectoire : un magnat de la finance et sa femme, figures inspirées par les fortunes new-yorkaises du début du XXe siècle.
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Un roman fictif (signé Harold Vanner) : un financier profite du krach de 1929, son épouse sombre dans la maladie.
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Une autobiographie inachevée d’Andrew Bevel, qui veut corriger l’image laissée par le roman et se donner le beau rôle.
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Les mémoires d’Ida Partenza, jeune femme embauchée pour réécrire l’autobiographie de Bevel, qui découvre les coulisses de cette légende fabriquée.
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Le journal intime de Mildred, l’épouse, qui révèle un tout autre visage de cette histoire.
On pourrait craindre une répétition — relire quatre fois la même histoire. Mais c’est tout l’inverse : chaque version est un point de vue différent, avec ses angles morts, ses mensonges, ses obsessions. Comme dans la vie, où un même événement n’a jamais une seule vérité.
La richesse comme machine à fiction
Ce que Díaz montre, c’est à quel point la richesse ne se contente pas de s’accumuler. Elle écrit des histoires. Elle fabrique une réputation, une mémoire officielle. Elle efface aussi certaines voix.
Andrew Bevel en est l’incarnation parfaite : il engage Ida Partenza pour réécrire son autobiographie, mais il ne veut rien lui laisser de libre. Il corrige tout, veut contrôler chaque phrase, et même limiter ce qu’elle peut voir de lui et de son monde. La fortune n’est pas seulement économique : elle devient narrative.
Un miroir de l’Amérique
Au-delà de l’intrigue, Trust est un roman sur l’Amérique : ses fortunes colossales, ses dynasties, sa manière de transformer l’argent en pouvoir et en mythe. Il explore aussi la frontière entre affaires et culture car ces fortunes financent l’art, les bibliothèques, les fondations. Ce n’est pas seulement une critique sociale : c’est une plongée dans les mécanismes par lesquels l’argent se lie à la littérature, à la mémoire collective.
Pourquoi ce livre marque
La prose est limpide, élégante, mais jamais simpliste. On tourne les pages avec facilité, malgré la construction complexe.
J’avais une crainte : que la répétition des points de vue finisse par lasser. Mais au contraire, chaque section relance l’intérêt, déplace le regard, ouvre une nouvelle fenêtre. Le plaisir vient de cette construction en kaléidoscope : chaque voix ajoute une strate, une intention, un mensonge ou une vérité possible.
Trust est un roman qui se lit bien, mais qui reste longtemps après la lecture. Ce n’est pas seulement un roman sur l’argent, mais sur la manière dont on écrit, réécrit et parfois falsifie nos vies et celles des autres.